Histoire d’Isale (4/7)

A trente ans, Isale devint Reine.
Un hiver dur et tranchant comme une lame avait prématurément emporté son père, plongeant le pays dans l’affliction.
Malgré son caractère abrupt et colérique, qui lui avait valu moult surnoms populaires amusants, le Roi avait été un souverain respecté et aimé de ses sujets.
C’est donc par milliers qu’ils étaient venus lui rendre un dernier hommage et lui souhaiter un beau voyage vers l’autre rive.
Les puissants de ce monde n’avaient pas été en reste et avaient fait un tel assaut de prodigalité dans leurs démonstrations de chagrin qu’ils avaient donné aux funérailles royales un lustre et une magnificence dignes des souverains de l’Age d’Or.

Personne n’avait vu venir ce coup du destin : le Roi était toujours, malgré son âge avancé, un homme vigoureux, parfaitement apte à gouverner et ce pour de nombreuses années encore. Le Conseil du Roi, pris de court, avait donc dû précipitamment se réorganiser pour assurer la bonne marche des affaires en l’absence d’une véritable autorité centrale : Isale et sont Epoux s’étaient adaptés rapidement, et tant bien que mal, à leur nouvelles obligations, au grand dam de la jeune femme, très éprouvée par le chagrin.

Avec la mort de son père Isale perdait, pour la troisième fois, un être cher à son cœur.
Le départ de son frère aîné, dix ans plus tôt, l’avait laissée inconsolable. Tristan avait disparu du jour au lendemain, détruisant ainsi une complicité qu’elle chérissait tendrement depuis son plus jeune âge.
Quelques semaines après son mariage avec le Prince, c’est l’apprenti du Ménestrel qui l’avait à son tour abandonnée : son plus vieil ami, son amour d’adolescence n’avait pu supporter bien longtemps de la voir mariée a un autre. Il lui avait fait ses adieux, puis s’en était allé par les routes du Vieux Royaume pour vivre de son art.
Ailleurs.
Loin.
Le départ du Roi était donc une nouvelle coupe franche dans ces trames de souvenirs qui la reliaient encore à son enfance.

Alors même que le bûcher funéraire du souverain s’était embrasé, et conformément aux coutumes du Vieux Royaume, la Reine Mère elle-même avait couronnés Isale et son époux.
Le jeune Roi s’était ensuite assis sur le Trône d’Ivoire sous les acclamations d’une foule qui l’aimait déjà de tout son coeur.
Le temps avait passé depuis le Tournoi des Vierges d’Eté et le Prince des Marches de l’Ouest s’était révélé largement à la hauteur des taches qu’on attendait de lui : général intrépide il avait repoussé sans faillir les nombreuses incursions des Barbares du Nord, seigneur consciencieux il avait rendu justice au nom du Roi avec équité et noblesse, mari aimant il avait donné deux enfants à Isale, deux petits princes blonds comme des soleils.
Nul ne doutait plus de ses capacités à diriger le Vieux Royaume.

C’est alors, quelques semaines à peine après le couronnement, que Tristan était revenu pour faire valoir ses droits.

Accompagné d’une puissante ambassade du Grand Empire, il avait exigé publiquement une audience du couple Royal et ce, en présence du Conseil et des Pairs du Royaume.
Les yeux durs et déterminés, escorté d’une imposante garde prétorienne, il avait fait très forte impression lors de son entrée dans la salle du trône, sa ressemblance physique avec le défunt souverain s’étant accentuée durant ses années d’absence.
A ses cotés se tenait un homme entre deux âges, aux cheveux poivre et sel et aux yeux verts perçants, qui arborait la toge pourpre des Sénateurs de l’Empire.

Debout, aux pieds du Trône d’Ivoire, Tristan avait commencé à parler.
De succession.
D’injustice.
De guerre.

Nul de s’y trompait : bien que non totalement dénuées de fondement, les exigences de Tristan ne signifiaient rien aux yeux de la Loi du Vieux Royaume, la futur passation des pouvoirs ayant été parfaitement officialisée par le souverain précédent lors du mariage d’Isale. Mais l’Empire, lui, avait une toute autre vision de la Loi, une vision qui tenait en deux mots : Primogéniture mâle.

Ainsi l’Empire soutenait Tristan : les sénateurs avaient enfin, après toutes ces années de paix, une raison valable de faire prendre, une nouvelle fois, le chemin des affrontements à leur terribles Légions d’Acier.
Une raison valable de conquérir.

Il n’y eut guère de surprises : l’ambassade s’en fut après avoir essuyé le refus catégorique du Conseil dans son ensemble.
Isale et son frère se regardèrent longuement avant que ce dernier ne tourne les talons.
Foulant au pied leur famille, leur enfance.
Foulant au pied la paix du Vieux Royaume.

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